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D’une fronde à l’autre

Depuis quelques temps, le front des anti et pour le « genre » a manifestement pris une importance décisive. Tous les médias affichent, parfois en Une, esprit de fronde, opposition, appel à des résistances, explications et définitions. Qu’est-ce que le genre ? Y a-t-il une « théorie du genre » au-delà des mots d’ordre ? Pourquoi l’école est-elle ainsi, après d’autres sujets et réformes inabouties, le théâtre d’une telle fronde d’époque ? Que cache et ne cache pas le « genre » qui n’aurait été expliqué ou non sous d’autres termes et appellations ?(1)

Une guerre de religion dans le paysage de la modernité en 2014 ? Fort est de constater la lutte de la minorité religieuse catholique, affiliée désormais (depuis toujours ?) à des groupes politiques laïques, contre une minorité sexuelle, les «LGBT», tout à la fois contre le « système » et avec lui. Tous deux voulant investir le cadre de l’école en ce qu’il est, outre un cadre d’éducation et apprentissages fondamentaux, un cadre aux valeurs fondatrices nécessaires à toute nation. La minorité catholique inspirant cette fronde s’est particulièrement fait remarquer depuis la controverse SVT et le mariage pour tous avec le parti de C. Boutin, transformé en un buttoir tératologique, le « mariage gay », destiné à attirer l’attention sur l’éducation sexuelle, ce que l’on peut dire ou non, faire ou non, à partir de quel âge, dans quels lieux, etc. Il en va désormais du grand départage du monde, identité de genre vs identité sexuelle, arquebouté aux politiques natalistes qu’incarne les valeurs « catholiques » diffusées dans toute la société. Pour l’essentiel, cette fronde ressemble à d’autres frondes et est un moyen de ne pas revenir sur ses valeurs « historiques » et avec elles, sur le socle de la démocratie à la française avec la séparation des pouvoirs de la Nation et de l’Église. Au programme, il est net depuis la controverse SVT que les uns luttent pour que les autres n’ont jamais le droit de cité, voire que l’on efface leur existence des manuels scolaires et de la trame collective du vivre ensemble resserrée dans l’enceinte nationaliste. L’homosexualité, c’est en Allemagne, ont clamé ces mêmes valeurs tout au long du XIXe. La théorie du genre vient des USA, clame-t-on aujourd’hui. La géopolitique n’est pas loin derrière des nationalistes identitaires, opposant l’espace de Schengen et les espaces « traditionnels » des frontières en biffant les violences de l’Histoire et les politiques colonialistes. Aussi, la question, Est-il nécessaire d’apprendre à nos enfants à aimer les travestis ?(2, site Islamisme.fr), est-elle programmatique d’une incursion désordonnée, après celle l’identité sexuelle composant l’identité-socle des hommes et des femmes. Pour Sylvie Ayral, auteure d’une étude sur le sujet (3), l’école est aussi le cadre d’un apprentissage au genre par le jeu des sanctions favorisant une masculinité conflictuelle, voire agressive, au détriment des masculinités non agressives et des féminisés , effaçant les transidentités et enfants intersexués. Au total, il est net que l’on assiste à une militance contre une autre dans l’accès au vivre-ensemble d’une part, à une conception de société et d’identité d’autre part, reprenant avec d’autres mots la vision religieuse contre la vision laïque de société sur lequel se superpose cette géopolitique des nationalistes contre un libéralisme d’une science ne connaissant pas les frontières. Aussi l’alliance entre une droite ultralibérale promouvant la logique de l’espace Schengen se double-t-elle d’une logique nationaliste de repli identitariste allant de pair avec les extrêmes droites.

Science vs conception populaire du monde ?

Quid de la « théorie du genre » dans cette lutte ? La référence à deux noms parcourt les articles lus (Figaro, Le Point, le NouvelObs, 7 sur 7, Rue89) : Judith Butler et John Money. Plus précisément, la militance des antes vise à faire croire que les tenants du genre ne mentionneraient pas l’incurie inouïe de John Money : « Une expérimentation souvent occultée par les disciples actuels des études du genre, car celle-ci, conduite sur deux jumeaux canadiens nés garçons, mais dont l’un d’eux sera élevé comme une fille, tournera mal. »(4-Le Figaro) Il s’ensuit des descriptifs sur l’histoire de la famille Reimer et de l’histoire de leur fils David, transformé en fille et renommé Brenda par Money. Bref, un doublé de la clinique trans et intersexe « s’attaquant à la nature ». Voici ce qu’il en est lorsque, fort d’un contexte ignorant le Bien et les évidences, un médecin plus soucieux de la cohérence de sa théorie que de la vie d’autrui, conduit en débordements techniques et théoriques. Money, un Mengele ignoré ? Or ce descriptif et les analyses qui ont suivies émanent des études de genre constituant leur ligne rouge et leur éthique et non l’inverse. Judith Butler, après d’autres, analyse le drame de John-Joan (double prénom donné par Money) dans Défaire le genre(5). Les « anti-gender » valident toujours la clinique intersexe à la manière dont le Vaitacan parvient à inclure, tel l’Iran de Khomeiny, la clinique trans tant que celle-ci se restreint à quelques individus, que son programme renaturalise le corps et son identité. Les militances trans et intersexe n’ont pas été en reste dans cette analyse puisque toutes y ont vu un franchissement d’une ligne rouge en analysant le contexte et les raisons sociohistoriques qui l’ont permise. Comment Money a-t-il pu faire ce qu’il a fait et mentir effrontément à tant de gens ? Pourquoi les parents ont-ils permis une telle chose ? Money bousculait la thèse naturaliste d’un coup de bistouri que n’ont jamais validé les militants informés. Une pure intox donc mais une intox socialement programmée. Les militants du mouvement intersexe de l’OII (6) nous ont appris que non seulement, cela était possible dans le contexte des années soixante aux USA mais que des médecins continuaient toujours de traiter et d’opérer des enfants au motif d’une physiologie sexuelle non conforme aux canons des schémas mâle et femelle ; par ailleurs, continuaient d’affirmer que ces enfants ne pourraient se développer et accéder à une identité sexuelle stable, homme ou femme. Typiquement, le contenu théorique de Money. Au nom de la théorie de l’identité sexuelle, des praticiens convainquent, comme l’avait fait Money, les parents pour qu’ils acceptent ces transformations. De leur côté, les militants trans soulignent la virulence de thèses psychopathologistes pour faire croire à une maladie mentale, d’ailleurs inscrite depuis 1980 et s’auto-performant dans le bocal du DSM et la CIM(7). À l’origine de ces deux militances luttant pour rétablir une vérité historique autant qu’une vérité de leurs vécus, une même théorie : l’identité naturelle que renverse l’identité pansexuelle inventée par Freud. Il aura fallu un sicèle oour effacer l’une par l’autre et faire en sorte qu’elles deviennent synonymes. Dans cette fronde, l’existence des intersexué.es et trans est toujours aussi silencieuse quand elle n’est pas instrumentalisée et bafouée une fois de plus. Ainsi des slogans et fantasmes prétendant dénoncer (entre autres) l’apprentissage de la masturbation dans les écoles, la « banalisation de la transsexualité » et la « propagande homosexuelle » comme autant de « tentative d’intrusion dans l’intimité et la conscience de si jeunes enfants » (8-7 sur7). Plus c’est gros, plus cela passerait dans un contexte de peurs, réelles comme fantasmées, sur le passé du monde et le futur au monde ? Cette même banalisation transsexuelle est dans quasiment tous les ouvrages sur la transidentité et C. Chiland, psychiatre autoproclamée experte en transsexualisme, ira jusqu’à parler de « propagande nazi » à propos des militants trans (9 – L’Information psychiatrique). Remarquons ici « l’intimité et la conscience des enfants » et rappelons l’article de Beatriz Preciado sur ces enfants que l’on ne veut pas voir (10), réfutant cette intimité et conscience que l’on brandit ici. Ici, la vision d’une éducation selon un genre unique calé sur le « sexe de naissance » est nette, rappelant que les enfants « ne sont pas des meubles » mais biffant le naturalisme dans la théorie d’une « coïncidence sexe-genre », opposé au «choix du sexe » des transsexuels ou de l’orientation homosexuelle. Une théorie qui fait la part belle aux « déterminismes naturels, sociaux et anthropologiques » contre l’autonomie sociopolitique des identités de genre. Déterminismes qui sont rappelés à Vincent Peillon par les militants de la « Manif pour tous » et en appelant à une réponse pédagogique en cinq points (11 -Le Monde) qui fera long feu puisqu’il déclare que « l’on ne peut nier la différence physiologique » (12-Rue89). Un propos auquel Valls répond (Le supplément, 07.02.2014) : « L’école n’enseigne pas la théorie du genre. Tous les parents savent qu’il s’agit de manipulation. ». Poursuivant, il affirme que le « révisionnisme n’est pas une opinion mais un délit », que les décisions politiques constituent les bonnes réponses, soulignant l’orgie de la fronde avec F. Benghoul manipulé par un Soral. Mais pourquoi donc laisser faire cette fronde qu’il dit minuscule, revenir sur la GPA-PMA, biffer la loi sur le genre telle que l’a mise en place l’Argentine et le Chili et donner l’impression d’une reculade permanente sans politique(s) ?

La démocratie de droit et le syndrome du monstre fou

Sur le fond, l’essentiel réside en deux points : revenir sur la séparation des pouvoirs séparant la Nation laïque de l’Eglise et les nationalismes culturels tout en poursuivant la logique ultralibéraliste, permettre aux uns une existence viable sous la forme de la «famille traditionnelle » et aux autres une vie discriminée de parias. Aussi, la fronde contre une « théorie » assimilée à une « propagande » nécessite-t-elle des « résistants » se justifiant à l’aune du Vatican mais également à des thèses naturalistes, racistes et homophobes où l’avenir des enfants se règle à l’aune de visions eschatologiques. Il s’ensuit logiquement dans l’affrontement l’étai de l’égalité, jamais atteinte et qui a constitué, depuis le XIXe siècle, aux attendus du féminisme sur les liens entre rôles sociaux et rôles dans la procréation mais aussi, accès aux métiers et au pantalon, analyse C. Bart(13). L’égalité revendiquée par un féminisme en lutte, supposant de revenir sur les dominations d’un sexe sur l’autre, est toujours actuelle face à l’Espagne qui veut revenir sur les acquis des femmes au droit à l’avortement (2014). Le tournant récent de la « familiphobie » (14- 7 sur 7) s’inscrivant parfaitement dans le cadre d’une contre-lutte revendiquant des droits et accès distincts, thématique sous-jacente expérimentée lors du mariage pour tous et transposé en politique Droite/Gauche, le propos se concentre autour des discussions sur l’accès aux technologies de procréation médicalement assistée (PMA et la gestation pour autrui (GPA), bénéfice naturel des hétérosexuels et bénéfice indu aux homosexuels, qui permettraient selon leurs slogans un accès aux couples homosexuels et institutionnaliseraient de fait des familles homoparentales, leur ouvrant ainsi un accès à l’enseignement dans les écoles. Le propos se concentre sur un nouveau précipité chimique qu’est cette liaison problématique entre les questions de genre faisant surgir les inégalités et asymétries, outre les grands principes, dans les moindres gestes anodins de la quotidienneté, les pratiques médicales concernant la génération et l’homosexualité, toujours mise en avant et invisibilisant la population trans et intersectée : ce pourquoi Money en docteur Frankeinstein est porté en monstre fou. Aussi, le sigle LGBT est-il d’abord un front politique d’un réexamen de société non repliable sur les individus gays et lesbiennes (les bi, trans et intersexes sont encore absents ici). Nombre de LGBTI, cette fois en tant qu’individus, ne revendiquent nullement des droits mais à une indifférence face à la discrimination d’ensemble qui pourtant les affectent, et ne demandent la réforme structurelle tel que le féminisme le formule depuis le XIXe, mais une intégration anonyme. Aussi, le terme de « théorie » est-il polysémique et très problématique quand il n’est pas une escroquerie pure et simple, attisant peurs et manipulations d’ombres. Qui lutte, qui écrit, pour quelle vision de la vie et quelle conception sociopolitique de société ? On comprend le besoin de se centrer sur deux noms en particulier mais leurs apports respectifs, non comparables, ne traitent pas du tout des mêmes objets. Le propos de Butler est très large, tient à la vision et conception politique et philosophique de société, tandis que Money se centrait essentiellement sur sa théorie éducationnelle du genre, distincte sur le fond d’un autre théoricien, absent des articles pour le moment, Robert Stoller qui, lui, se penchait sur les enfants trans et va contribuer avec Harry Benjamin à la clinique trans.

Or cette même virulence est extrêmement vivace dans les efforts des tenants dénonçant une « théorie du genre » qui viendrait s’opposer aux « sciences biologiques » après les sciences humaines et sociales, prises à témoin dans leur rôle historique des humanités qu’elles auraient trahies. Or les sciences biologiques, croisées à l’anthropologie notamment, en viennent-elles aussi à invalider un lien mécanique entre sexe et genre, et a fortiori entre individu et société en réinterrogeant les modalités pratiques concernant la différentiation entre genre, par exemple avec l’autonomie économique, l’alimentation (15 – Touraille), le sport (16 – Bohuon),  les jeux et jouets(17- Zegaï) et la langage lui-même (18- Slate). A l’horizon, le statut du corps confronté aux techniques qui en accélère la dissociation sexe et genre et donc l’interrogation dans son lien au « genre »  entendu dans son sens d’identité de genre  (femme, homme, androgyne, intergenre…) et non plus de « rôles sociaux de genre ». Comment suis-je un homme, une femme, quel rapport avec la féminité, la masculinité ? Aussi, cette fronde doit à la fois lutter contre les ajouts dans les manuels SVT et ABCD, d’éventuels programmes développant une vision réflexive de l’égalité dès l’enfance et inévitablement sur les préjugés, haines et violences adultes, les réformes dans la loi s’agissant du mariage, de la médecine et plus largement de la modernité confrontée à la tradition, toutes deux proposant une vision du monde et une conception de société. Cette constestation théorie vs théorie, traditonnalisme vs modernisme, s’inscrit sur le fond parfaitement avec une modernité de rationalités limitées, rompant avec la double vision surplombante d’une Raison aux côtés d’une Nature. Aussi, se retourne-t-on volontiers vers des horizons religieux de valeurs transcrits en politique opposant une doite contre la Gauche quand il s’agit essentiellement de manipulation « d’anti-systèmes » (A. Soral et F. Benghoul) pour un théâtre d’ombres contre le gouvernement d’une gauche centriste pratiquant une politique de droite. Cette fronde parmi d’autres, pourrait alors se comprendre non comme la manifestation d’un malaise de civilisation, que le moment d’une transition de société où les uns profitent pour régler, fort d’une vision tératologique et discriminante, le devenir du monde par le devenir des enfants dans son cadre, l’école.

Maud-Yeuse Thomas

Notes

[1] Voir notre dossier, janvier 2014, URL : http://www.observatoire-des-transidentites.com/article-transidentite-et-scolarite-2-122332172.html.

[2] http://www.islamisme.fr/le-snuipp-veut-laver-le-cerveau-de-nos-gamins-sur-la-theorie-du-genre-et-la-robe-a-papa/

[3] Sylvie Ayral, La fabrique des garçons, Ed. PUF, 2011.

[4] Le Figaro fr., Publié le 31/01/2014, URL : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/01/31/01016-20140131ARTFIG00151-theorie-du-genre-comment-la-premiere-experimentation-a-mal-tourne.php

[5] Judith Butler, Défaire le genre, Traduit de l’anglais par Maxime Cervulle, Editions Amsterdam, Paris , 2012.

[6] Site de l’Organisation Internationale des Intersexes – Francophonie, URL : http://oiifrancophonie.org.

[7] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, publié par l’association américaine de psychiatrie (APA). Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes, publiée par l’ Organisation mondiale de la santé (OMS).

[8] « Non, les enfants  n’apprendront pas à se masturber à l’école », 31.01.2014, http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1783962/2014/01/30/Non-les-enfants-n-apprendront-pas-a-se-masturber-a-l-ecole.dhtml

[9] Colette Chiland, In, L’Information psychiatrique, pp.259-260, Vol 87, N°4, avril 2011

[10] Beatriz Preciado, Qui défend l’enfant queer ? », Libération, 14.02.2013, http://www.liberation.fr/societe/2013/01/14/qui-defend-l-enfant-queer_873947

[11] Le Monde, 28.01. 2014, http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/01/28/cinq-intox-sur-la-theorie-du-genre_4355738_823448.html.

[12] Rue89, « Les mots démons. « *Théorie » du genre : de quelle théorie oarle-t-on, bon dieu ? », Pascal Riché, 30.01.2014, http://blogs.rue89.nouvelobs.com/les-mots-demons/2014/01/30/theorie-du-genre-de-quel-theorie-parle-t-bon-dieu-232237

[13] Christine Bart, Une histoire politique du pantalon, Seuil, 2010.

[14] « Manif pour tous » à Paris contre un gouvernement familiphobe », Rédcuation de la revue, 02.02.2014, 7 sur 7, URL :http://www.7sur7.be/7s7/fr/1523/Famille/article/detail/1785887/2014/02/02/Manif-pour-tous-a-Paris-contre-un-gouvernement-familiphobe.dhtml

[15] Priscille Touraille, Hommes grands, femmes petites : une évolution coûteuse. Les régimes de genre comme force sélective de l’évolution biologique, Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2008.

[16] Anaïs Bohuon, Le test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ?, Paris, éditions ixe, 2012

[17] Entretien avec Mona Zegaï, « Genre et joeuts : l’avis d’une sociologue », 19.09.2013, URL : http://www.madmoizelle.com/genre-jouets-sociologue-200758.

[18] « Hen : le nouveau prénom neutre qui fait  polémique en Sude », 27.05.2012, http://www.slate.fr/story/56183/hen-pronom-neutre-genre-suede

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