Mots-clés

, , , , , , , , , , , , ,

Claude Halmos, la psychanalyse comme régulateur des controverses d’aujourd’hui

Ce texte a été écrit à la suite d’une pétition[1] qui a circulé dans les réseaux sociaux. Une fois de plus, la psychanalyse entend faire passer son discours pour vérité. Devons-nous la réfuter frontalement, lui échapper pour le dire avec Didier Eribon[2] ? La communauté trans est très divisée sur ce sujet et ne permet pas des réponses simples. Pour autant, une fois de plus, la discipline s’embourbe, emportant avec elle ces bébés dont elle aura inventé et créé une maladie pour vendre sa poudre, une souffrance pour justifier des suivis et des diagnostics.

De l’homosexualité[3]

Claude Halmos nous assure de la solidité de sa discipline, la psychanalyse freudienne, prompt à relativiser  : elle nous assure que tout le monde est normal, s’appuie sur la figure tutélaire de Freud pour redire que l’homosexualité est normale, que les homosexuels sont normaux, assure qu’il faut en finir avec l’homophobie et la haine[4]. Mais dès qu’on aborde la « différence des sexes », il semblerait que ni l’homosexualité ni les homosexuels ne sont normaux comme les normaux. La pathologie ? Pas ma tasse de thé. Mais il ne faut pas que l’on confonde couple et couple, mariage et Pacs, tranche-t-elle. Le « droit à l’indifférence » sociale devient alors sous sa plume une « indifférenciation sexuelle ». L’adoption, une « grave erreur ». Le fait de désirer des enfants pour un homosexuel ou un couple d’homosexuels « un cynisme ». Grace à la Différence, « le désir peut circuler ». A l’inverse, une mémoire absentée qui nierait le besoin des enfants d’avoir un papa et une maman. Un homme et une femme donc, après nous avoir assurés de ladite normalité, de la compétence et la responsabilité d’élever des enfants, d’assurer leur stabilité, et surtout de leur donner un corps stable dans le nouement corps-psychisme. Toutes choses que l’on prêterait à de « bons parents ».

À ce stade, on ne comprend plus l’analyse que développe C. Halmos, ou alors, très bien. Sa rubrique nous renseigne sur sa spécialité auprès des enfants maltraités[5]. L’on revient sur plus d’un siècle de malveillances envers les homosexuel.les, désigné.es comme tel.les par leur orientation et pratiques sexuelles dans une perspective psychologique gommant la personne pour pouvoir la verser dans la pathologie ou de requalifier ses intentions sous la très louable intention de renverser un monde de cynismes. Se suffit-il pour cela que l’on convoque Freud ? L’élite intellectuelle s’est ainsi protégée sous son ombre. L’on s’assure ainsi de cette réserve de contestations, de retournements historiques au cas où le grand homme s’était peut-être trompé, tout à sa bienveillance vieillissante. Après tout, il s’est lourdement trompé sur le tard à propos du « continent noir » des femmes.

Cet item du cynisme, désormais dans toutes les bouches, serait-il en passe de devenir le nouvel habillage d’un classement et tri de ceux et celles qui ont le droit de faire comme bon leur semble sans être traiter de malades ou de cyniques et ceux et celles qui ne le peuvent pas ? L’on en revient ici, fort de ce nouveau contrat d’une normalité enfin partagée par tous ceux et celles qui la mérite selon la loi de la République, sur ce qui constitue le fondement de la condition humaine commué en une différence des sexes. Ici, plus de Freud, plus d’ombre bienveillante, plus de République ni de démocratie. On est au cœur du « fondement » même.

L’enfant « oublié »

A vrai dire, l’idée qu’il y aurait une construction psychique de l’enfant – donc des conditions nécessaires à cette construction – semble ne venir à personne. L’enfant dont on nous parle est un enfant préfreudien. Un enfant d’avant la découverte de l’inconscient, d’avant la psychanalyse, d’avant que l’on ait été « y voir » ou plutôt « y entendre de l’intérieur » pour comprendre comment se construit l’adulte à travers le « petit d’homme ».

Que puis-je faire pour mon enfant si je suis désigné.e comme « parent homosexuel » ou « parent transsexuel » ? Toutes les réponses données sont requalifiées, créant du manque là où je plaçais du sens. On comprend alors le rôle que l’on fait jouer à cet « enfant oublié » qui en devient cet enfant-alibi du fantasme parental : celui-là même que j’ai été en occultant l’individuE d’un advenir, fracturant mon unité d’existence dans le monde. Les normes de genre collées aux normes de sexualité, m’ont « oublié ». Celles et ceux-là qui l’appellent à témoigner de la vérité de Différence, sont celles et ceux-là qui m’ont obligé à coller au régime cisgenre. Aussi, ce « moi-même », est-il pour moi une notion sociale pour le moins obscure. Qui donc est ce « moi » censé être moi ? Que me répond-on ? Qu’il y va de la « différence » qu’elle assure sa fonction de fondement et de « repère symbolique majeure », hors de portée de tout désir, intention et égotisme cynique donc. Permettant que nul parent n’oublie leur enfant… La psychanalyse se fait ici les parents sociaux putatifs d’une norme et d’enfants-éprouvettes. Dans cette dispute, l’enfant sera doublement oublié, prit à témoin et finalement occulté si ce n’est que les parents devront toujours rattraper ce qui n’était au départ d’une attitude phobique.

On ne peut pas convoquer ce « plus ou moins symbolique », écrit l’auteure en reprenant des phrases décontextualisées de l’ouvrage d’Eric Dubreuil, dès lors que l’enfant se demande où est passé le papa – ou la maman — manquante. L’enfant pose-t-il cette question ? Qui place donc ce mot de manquant dans sa bouche ? On ne le sait pas mais Claude Halmos le sait. L’enfant risque d’être marqué par ce manque, tiré du côté de la « souffrance psychique » par trop d’amour. Son « psychisme » va-t-il être affecté ? Son œdipe va-t-il dérailler ? Le rappel de sa bisexualité psychique tourne court ici, happé en vide par ce mot du manque qui va brûler ses réserves de confiance et son estime de lui-même. Si l’enfant se pose effectivement la question, c’est en raison d’un hiatus qu’il perçoit, fait sien en l’endossant, nous dit la psychanalyse. Et c’est le cas puisque nombre d’auteur.es, oubliant l’éthique se sont lancé.es dans cette fronde d’époque pour réaffirmer la norme, cherchant l’ennemi intérieur pour rétablir un quelque chose d’aussi massif qu’impalpable, aussi net que les angles morts de notre vision.

La psychanalyse s’auto-convoque à ce stade pour redire la « loi symbolique » de la « différence » qui ne peut être remis en cause par le moindre désir ou intention humaine qui le tirerait du côté de l’ego au risque, nous dit-on de quitter la Différence, « oublier l’enfant » et perdre le corps matériel. On retombe ici lourdement sur le classement naturaliste homosexualité vs hétérosexualité. Mais ouf, cette fois, c’est l’éthique qui postule au rang de régulateur neutre. L’on apprend alors que l’enfant dont il est question est l’enfant avant Freud et la psychanalyse. Un enfant de la « structure psychique » avant la découverte de l’inconscient, des interrogations sur le contenu dudit psychisme : un « enfant préfreudien », révèle l’auteure. On convoque un temps avant Freud comme si ce dernier était le temps zéro de la rationalité, le cran de la pensée séparant un Avant d’un Après. Qu’allons-nous dire aux enfants qui cherchent une maman dans une famille de papas ou un papa dans une famille de mamans ou qui rêvent de devenir au lieu d’être ? Que l’enfant préfreudien est la réponse ?

L’on saisit alors l’avantage qu’il y a à renormaliser les homosexuels et l’homosexualité, à disserter sur cet enfant et corps perdus ou absentés. On en vient à donner aux parents homos ce qui leur a été retiré, volé. On ne dit pas qui leur a retiré et volé. Précisément, faire en sorte qu’il y aurait une espèce de dignité naturelle à être dans la normalité, cette méta-instance d’époque, tirant du côté de la croyance massifiante dont Freud se méfiait par-dessus tout.

De la transsexualité au transsexualisme

« Je veux devenir un garçon. Pourquoi ce n’est pas possible » ? Lucie, 6 ans

Réponse de Claude Halmos :

« Tu ne peux pas devenir un garçon Lucie, parce que tu es née, comme ta mère, dans un corps de fille. De même que ton frère est né, comme ton père, dans un corps de garçon. Et ça, on ne peut pas le changer. Parce que l’on ne peut pas revenir en arrière et renaître dans un corps différent. Cela fait partie des limites que la vie nous impose. Elles peuvent nous mettre en colère parce que nous aimerions n’en avoir aucune et pouvoir réaliser tous nos désirs et accomplir tous nos rêves. Devenir fille si on est garçon ou garçon si on est fille. Ou même être (pourquoi pas ?) les deux à la fois. Et en plus voler comme les oiseaux et nager comme les poissons. On aimerait bien, mais ce n’est pas possible(…) »

 

Mais qui donc aimerait bien ? Certainement pas les trans. L’identification de genre nié, il ne peut se construire un corps propre. Il en adoptera d’autant plus fermement l’esquif du corps social naturaliste et essentialiste. Là encore, C. Halmos convoque sa discipline, la symbolique sexuelle binaire et Freud, refonde la coïncidence naissance-devenir et avec elle une coïncidence sexe-genre (régime cisgenre) datant du XIXe siècle mais que l’auteure veut situer dans cet Ailleurs fondateur. Or, nous savons ce qu’il est : un régime symbolique patriarcal. L’on apprend (ou réapprend) toutefois qu’il existe une « bisexualité fondamentale » mais l’on se demande pourquoi est-elle fondamentale, à quel endroit l’est-elle si c’est le cas et surtout pourquoi la société n’est pas bi(sexuelle) si ce « fondamental » est ce « repère majeur », si cette bisexualité psychique rentre-t-elle dans les codes et cordes de la différence des sexes. C. Halmos n’y croit pas : et pourquoi pas les deux, garçon et fille ? Et lorsque c’est le cas, que fait-on ? La Différence exclut l’altérité. Cet Ailleurs psychique pensé par Freud est paradoxalement très proche du gué queerisé, cette possibilité de se rêver être les deux ou entre les deux à l’instar des two spirit amérindien. On réaffirme là une impossibilité morale commuée en invariant atemporel et ahistorique pour revenir ensuite au corps : « Si la différence des sexes est essentielle à l’enfant en tant que repère symbolique, elle ne peut cependant remplir totalement sa fonction si elle reste un repère abstrait. Pour servir au développement de l’enfant, la différence des sexes doit en effet s’incarner, prendre corps… dans des corps ». Pour être soi, il faut être dans le corps ? Comment faire en sorte pour être dans son propre corps si les normes muent des identifications en interdit tandis qu’elle en valide d‘autres ? L’auteure, persuadée que nous naissons non dans la Culture mais dans la Nature et « dans le corps , répond : il faut que la différence de sexes soit un repère concret. Il faut donc le corps dans sa matérialité à la fois carnée et normée. Or les trans changent de corps en raison de ce postulat essentialiste binaire : être « dans le corps ». Comment empêcher ces opérations reviendrait alors à sortir dudit repère symbolique majeur. L’auteure substitue le repère majoritaire en majeur. Convoquant François Dagognet[6], elle en vient à railler la « souplesse » des liants symboliques et psychiques que celui-ci préconise, coupant ce qu’il reste de ressources pour l’enfant trans confronté à cette situation d’où naîtra la souffrance de sa solitude.

 

Devenir un garçon ne signifie nullement se faire le corps d’un garçon mais représenter son développement en propre sans nécessairement le métaboliser mais cela implique une désidentification aux genres binaires fille et garçon, homme et femme. Bref, transgresser les normes sans se couper du lien social au grand désarroi des gardiens de la norme. Mais comment l’enfant peut-il le faire puisqu’il ne peut pas « changer, « être les deux, devenir un oiseau, se rêver » ? Aussi, lui refuser son genre équivaut à produire la mécanique du transsexualisme technique, ultime réparation issue de cette symbolique primordiale mais hors du lien social. Précisément, à l’hôpital, fort d’un certificat de dysphorie de genre, cet ultime marqueur « dans le psychique ».

 

Si la pensée advient de ce que l’on est « dans » l’ordre sexué, rappelle C. Halmos en convoquant F. Héritier, changer de sexe revient à adhérer à cet ordre d’un corps fondateur. La paradoxe du corps mutilé est qu’il le fait au nom du régime disciplinaire imposant un nouement du corps psychique au corpus majoritaire des normes. Si cette différence est ce que l’on pressent ici, à savoir la Différence, instance substitutive à « Dieu », elle est toujours chargée de dire la régulation normative pour classer et trier, commuer les autres en parias, voire en cet autre radical du transsexualisme. La psychanalyse de C. Halmos en vient à assurer l’héritage patriarcal, invoquant un imaginaire et monde de manques, souffrances et oublis, recomposant l’univers panchrétien pour assurer son ordre que l’ultralibéralisme a mis à bas. Mais il est plus facile de s’en prendre aux marginaux qu’une société montre du doigt qu’aux flux dérégulés de la finance, du pillage de la planète. En définitive, ce discours colle au plus près de ce qu’il s’agissait de cacher sous le nom de symbolique et que d’aucuns nomment la « théorie du genre ». Effet de dévoilement, analyse Jérôme Latta[7], confrontant sa pensée à la question d’un enfant : « Pourquoi est-ce qu’ils veulent interdire aux filles de jouer aux voitures ou aux garçons de faire de la danse ? » Parce que certains adultes, cessant de rêver, en viennent à exiger qu’on les suivent.

 


[1] https://secure.avaaz.org/fr/petition/Psychologies_Magazine_Pour_que_Psychologies_Magazine_respecte_les_droits_des_transexuels/?skEvxdb

[2] Didier Eribon, Echapper à la psychanalyse, Ed. Léo Scheer.

[5] Claude Halmos est psychanalyste et écrivain. Elle a travaillé avec Françoise Dolto et elle est aujourd’hui devenue l’une des spécialistes reconnues de l’enfance et de la maltraitance. Elle a d’ailleurs exercé pendant plusieurs années dans des consultations de pédopsychiatrie, auprès d’enfants abandonnés ou maltraités.

[6] URL : http://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/L-adoption-par-des-couples-homosexuels-et-l-enfant-dans-tout-ca/4. (consulté le 13 mars 2014).

[7] Jérôme Latta, « Genre : pouquoi les antis ont perdu ? », URL : http://www.regards.fr/web/genre-pourquoi-les-anti-ont-perdu,7479, (consulté le 17 mars 2014).

Publicités